Ces clichés qui m’énervent sur mes élèves du 9.3

Ah re-vlà la relou avec son métier, qui va encore nous parler de ces conditions de travail et…

Et bien non.

Aujourd’hui, mon loupiot, je voudrais te parler de quelque chose qui a tendance à fortement m’énerver depuis deux ans : entendre les suppositions sur les hypothétiques façon de penser/vivre/comprendre de mes élèves, de ces adolescents que je côtoie au quotidien et que finalement, j’aime bien.

Cliché numéro 1 et pas des moindres : ils ne savent plus écrire !

Alors celui-là, il a tendance à me hérisser le poil. Bien-sûr, parfois, j’ai envie de faire manger telle ou telle copie à un élève qui ne s’est pas relu. Dans l’ensemble, et surtout sur mes copies de Seconde, mes élèves écrivent correctement. Ils ne m’écrivent pas en sms, savent mettre en -ent et faire des pluriels. Ils utilisent même des mots de liaison. Ouais, j’te jure, la grande classe !

En Master de Préparation pour le CAPES, alors que, non confrontée aux élèves, je pensais que le français allait mourir, j’ai appris que notre cerveau n’avait pas toutes ses connexions avant la 4ème et c’est aussi pour cela que nos élèves font beaucoup de fautes au collège.

Je me souviens alors de mon propre parcours et je me rappelle que mon déclic orthographe date de la 3ème/Seconde, et qu’avant cela, je trouvais ça surfait. (J’étais une rebelle qui tapait « Asv ? » sur son ordinateur lorsqu’elle arrivait sur un tchat.)

Je me souviens aussi que mes parents disaient la même chose de nous. Et que ma grand-mère disait la même chose de mon père… Et que… Ok. Tu as compris. Le déclic en orthographe a lieu. Je te le jure.

Pour lutter contre ce fléau, j’ai aussi appris à mes élèves à se relire. Chose qu’ils ne font quasiment pas. Et d’ailleurs, plus personne ne le fait…

Après, je suis désolée pour toi si tu tombes sur des CV et lettres de motivation horribles : c’est énervant, mais on fait tout ce qu’on peut de ce côté-là de la barrière.

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Cliché numéro 2 : « Et ça va ? Tu arrives à faire cours ? »

Celui-ci arrive forcément après « Je travaille dans cette ville dans le 93« . J’avoue : je m’en amuse de ce cliché. Il est tellement drôle d’ailleurs, que j’en viens à dire « Oui, j’arrive à faire cours, une fois qu’ils ont mis le feu à la poubelle et que je n’ai plus d’élèves« .

J’ai parfois l’impression qu’on m’imagine dans « Esprits Rebelles », ce magnifique film des années 90 qui raconte l’arrivée d’une prof « blanche » dans une banlieue chaude de Californie. Avec pour gros son « Gangta’S Paradise » de Coolio. Oh yeah !

J’ai aussi l’impression qu’on m’imagine dans des collèges en bas des tours, traversant la cité en me cachant.

Oui, mais non.

Je ne vais pas nier qu’en effet, certains collègues et surtout lycées sont à l’abandon, notamment parce que l’équipe n’est pas assez soudée et surtout soutenue. J’ai toujours eu de la chance. Je suis dans des banlieues peu favorisées, mais avec des équipes fortes et soudées, qui ont envie que les élèves réussissent. Ca fait parfois passer la pilule de certains comportements.

Mais je fais cours. Tout le temps. Je fais mes contrôle, je perds parfois du temps pour expliquer certaines choses ou à reprendre des points de méthode, ou pour demander le silence mais c’est un peu mon métier, non ?

Cliché numéro 3 : « Mais ils parlent français ? »

Mais oui ils parlent français ! Ils ont bien compris qu’ils étaient dans l’école de la République. Ils utilisent parfois de l’argot et des mots qui m’étaient inconnus il y a encore deux ou trois ans, mais ils parlent français ! Par exemple, le verbe « poukaver » tiré du nom « poukave », qui veut dire « balance », c’est à dire « celui qui cafte ». Et bien quand tu entends « espace de poukave », tu sais à quoi t’attendre.

En revanche, ils manquent cruellement de vocabulaire. Mais genre vraiment. C’est sûrement le point qui m’inquiète le plus chez mes élèves. A force de vouloir leur parler « pour qu’ils comprennent », on en oublie de leur donner du vocabulaire. Beaucoup de vocabulaire. Souvent ils ont du mal à comprendre mes phrases. Mais je me force à parler avec un langage très soutenu pour leur permettre d’acquérir ce vocabulaire.

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Cliché numéro 4 : « Ils ne s’intéressent qu’à la télé-réalité ! »

J’avoue que moi-aussi, j’avais ce cliché en tête. Mais je l’ai beaucoup moins depuis que je travaille en lycée. C’est vraiment une question de maturité et d’envie. Mes élèves sont très touchés par la télé et adorent parler de ça. Ils ont une sorte de culture commune avec ces émissions. Ils aiment aussi parler de groupe de rap, qui me sont complètement inconnus, mais écoutent en majorité les tubes du moment.

Et si je réfléchis bien, je faisais la même chose. Certes, je n’avais pas la télé réalité. Mais j’avais des séries débiles que mes parents ne comprenaient pas forcément. Comme « Hélène et les garçons » ou « Le miel et les abeilles », ou « Buffy contre les vampires ». Franchement, c’est super débile quand tu regardes ça aujourd’hui !

Aucun de mes élèves n’utilisent dans leurs copies des exemples de la télé-réalité. En revanche, ils sont bien au courant de l’actualité, comme Ebola, ou les prises d’otages. Ils n’ont pas les grilles d’analyses mais ils ont les informations.

Cliché numéro 5 : « Nous, à notre époque, on…. »

« On avait du respect pour le professeur« . Mes élèves me respectent. Mais l’enseignement s’adresse à tous et certains ont plus de mal que d’autres à comprendre leur « métier » d’élève. Ils tentent donc de négocier ou essayent de faire un bon mot. Je n’ai jamais vu de réaction agressive sauf quand j’ai été agressive moi-même. Ou humiliante. Parce que parfois l’énervement nous pousse dans notre retranchement et on commet des erreurs. Ils ont alors des réactions très fortes, sur lesquelles ils peuvent revenir et réfléchir. C’est toujours impressionnant et c’est éprouvant. Mais c’est constructeur et constructif.

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« On avait d’autres ambitions« . Sous-entendu « Ils veulent tous devenir candidat de télé-réalité« .

Bon déjà, mes élèves ne savent pas ce qu’ils veulent faire. Ils sont confrontés au quotidien à un monde particulièrement violent et sont trop jeunes pour l’affronter. Ils ne se projettent pas.  Mais pas du tout. Il y a quelques jours, je parlais avec la dizaine de Secondes que je suivais de leur « après Bac » : c’était une conversation pleine d’espoir. Ils veulent tous être heureux dans leur vie. Aucun ne parle de télé-réalité ou autres bêtises. Ils parlent d’études, de mariage, d’enfant, mais pas de métier. Ils ne connaissent pas le monde qui les attend. Ils veulent « travailler dans les bureaux ». Mais savent-ils seulement qu’avec une adresse du 93 sur leur CV, ils ont moins de chance que les autres que ce C.V ne soit pas lu ?

On a tous des préjugés sur telle ou telle chose. J’en avais moi-même sur mes élèves. Les préjugés sont d’ailleurs présents pour nous permettre de comprendre le monde : nous sommes confrontés au monde que nous pensons (les préjugés) face à la réalité. Ce qui est agaçant, c’est quand les personnes ne remettent pas en cause ces images mentales malgré ma réalité. Et qu’ils continuent encore et toujours à véhiculer ces clichés malgré nos conversations. J’adore quand on me demande commet vont mes élèves, si j’ai des choses marrantes à raconter. Ce qui est souvent le cas. Mais je n’ai pas envie de parler du reste.

Et à force de fréquenter ces jeunes, je vois surtout qu’ils se nourrissent de ces clichés et qu’ils en souffrent. Alors j’essaye à tout prix d’éviter de les avoir. Et je les combats dans mon quotidien, auprès de mes proches ou des moins proches.