Leïla et les autres : on veut plus qu’un plan com’.

Tribune écrite pour le Huff Post, le 3 septembre 2019.

Par ici

Elle s’appelait Leïla. Elle avait 20 ans. Nous étions le 3 juillet 2019.

J’étais dans mon appartement en plein cœur de Saint-Denis. J’étais en train d’écrire mon livre sur la charge mentale. J’étais justement en train de lire des articles sur la charge mentale comme début des violences psychologiques et physiques. Je relisais mes notes, où j’avais entouré en rouge, “augmentation des violences avec la première grossesse.”

Elle s’appelait Leïla. Elle avait 20 ans. Nous étions le 3 juillet 2019. Elle était enceinte de trois mois.

J’avais pris l’habitude de voir ce décompte macabre, celui des femmes tuées par leur compagnon ou par leur ex-compagnon. Je voyais depuis janvier les comptes militants, comme ceux de Nous Toutes, faire le compte. 1, 2, 3… 10,11… 25…. 50…. 70. Nous étions le début de l’été et cela continuait de grimper. Je ne savais pas quoi faire à part relayer sur mon propre compte la nouvelle. Encore une de plus. Encore une. Et la violence ne prend pas de vacances.

Elle s’appelait Leïla. Nous étions le 3 juillet 2019. Elle était enceinte de trois mois. Elle venait de porter plainte au commissariat de Saint-Denis, la veille.

Avant cette médiatisation, j’avais l’impression que la violence était quelque chose d’isolé. Je la croisais lors de mes entretiens avec des parents d’élèves, au détour d’une phrase, au coin d’un regard. Je savais. Nous savions toutes dans la pièce, mais personne ne savait trop quoi faire. La violence dans le couple, dans l’intime. Je préviens l’assistant.e social.e. Et puis ensuite?

Elle s’appelait Leïla. Elle avait 20 ans. Nous étions le 3 juillet 2019. Elle était enceinte de trois mois. Elle venait de porter plainte au commissariat de Saint-Denis, la veille. Elle a été battue, retrouvée inconsciente dans son appartement, après de longs cris. Retrouvée par le voisin.

Elle a été battue par son compagnon. Elle est morte à l’hôpital de Saint-Denis.

C’est un féminicide. Un de plus. Le 71ème.

J’ai appris que très récemment le mot “féminicde”. Je ne savais finalement pas si c’était trop fort, pas assez fort, si… Si cela reflétait bien la réalité. Est-ce que ce qui se passait dans les appartements et les maisons, ce que les voisins savaient, le “drame conjugal” qui se jouait au quotidien, est-ce qu’on pouvait parler de système?

Et puis il y a eu Leïla. A Saint-Denis. Ma ville.

Marie Bongars sur Instagram résume parfaitement la définition du mot  “féminicide”: “Présent dans les dictionnaires français depuis 2015, le féminicide est définit comme ‘le meurtre d’une femme, d’une fille, en raison de sa condition féminine.’ ll a été inventé par la sociologue américaine Diana E. H. Russel en 1976 et est constitué de la racine latine ‘femina’ (femme) et du suffixe -cide (caedere, tuer en latin). Outre le fait de signifier l’assassinat d’une femme, ce terme désigne surtout l’acte de tuer, souvent dans la continuité de violences extrêmes commises à l’encontre d’une.des femme.s. Le terme peut dont inclure des situations de viols, d’esclavagisme sexuel, de mutilations génitales, d’avortement dans des conditions précaires (…), ayant entrainés la mort”. Le terme est utilisé par l’ONU, par l’OMS et dans de nombreuses lois d’Amérique du Sud.

Et puis cela m’a sauté aux yeux: à force de voir cela comme des cas isolé, comme un drame conjugal, comme un crime passionnel, on oublie l’accumulation. On se dit que l’amour peut rendre fou, qu’on n’était pas dans leur intimité, que… L’amour peut conduire au meurtre? Mais en fait on se trompe. Ce ne sont pas des cas isolés. C’est une réalité bien trop grande pour des milliers de femmes françaises et d’enfants. Dans ces familles où on cache les bleus le matin en allant au travail, où on dit qu’on est tombé de l’escalier en arrivant aux urgences, on n’a plus envie de parler de “drame conjugal” ou de passion trop forte. On a envie de dire qu’il faut agir vite.

Les chiffres sont là: en 2017, 130 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex conjoint. 21 hommes ont été tués par leur partenaire, dont 16 par des femmes. Sur ces 16 femmes, 11 étaient victimes de celui qu’elles ont tué. On ne peut plus ignorer ces femmes qui tombent tous les trois jours.

Je suis allée au rassemblement devant la mairie de Saint-Denis. C’était le 11 juillet 2019. Pour Leila et pour toutes les autres. On a lu tous les prénoms: Martine, Céline, Josette, Isabelle, Nathalie, Ermira, Béatrice… Chaque prénom. Et Leïla.

Depuis début juillet, je continue de regarder ce décompte. Au 1er septembre, il y avait donc 100 victimes. Le gouvernement a annoncé entre temps la tenue d’un “Grenelle des violences conjugales”. Il s’ouvre ce mardi 3 septembre 2019. Deux mois pile après l’assassinat de Leïla.

J’ai eu aussi l’impression d’un accélération pendant l’été. Est-ce que la médiatisation donnait une blanc-seing aux hommes tueurs? Comment parler de celles qui sont victimes, sans créer une fascination? Au-delà de l’émotion, qu’est ce que cela pouvait créer dans les couples concernés? Et quel était mon rôle en tant qu’activiste féministe sur les réseaux sociaux? Après le clic pour partager, comment cela allait se passer dans ces familles?

J’ai décidé qu’il était important de continuer de partager: nous ne pouvons plus faire semblant. Mais je pense qu’il est décisif de toujours rajouter la peine encourue, la prison à perpétuité, et surtout de rajouter au moins un moyen d’aider les personnes. On ne s’improvise pas pour aider des femmes dans une situation dramatique.

Le numéro mis en place par l’Etat, le 3919, me paraît une bonne chose pour aider les femmes que l’on croise, mais est-ce que l’État est vraiment prêt à mettre les moyens pour arrêter ces meurtres? Est-ce que le gouvernement n’est pas en train de faire une grande campagne de communication sur un sujet qui est devenu viral et incontournable dans les médias? Est-ce qu’il ne serait pas temps d’écouter les associations féministes qui militent et luttent sur cette question depuis des années et qui ont des demandes chiffrées précises? Nous avons vu par exemple cet été que plusieurs associations, comme Osez le Féminisme!, n’avaient pas été conviées. Je m’interroge. C’est quoi être légitime sur cette question pour le gouvernement?

Et puis le clip pour le numéro de l’État a été tourné alors que nous ne savons toujours pas le programme du Grenelle. Qu’est-ce qui est prioritaire pour le gouvernement: la communication ou résoudre le problème? Est-ce que finalement on ne serait pas en train de jeter de la poudre aux yeux à tout le monde pour éviter de regarder le désastre qui se joue en bas de chez nous? Moins de moyens pour la justice, pour l’aide sociale à l’enfance, pour les associations qui oeuvrent au quotidien dans nos territoires, la réponse du gouvernement semble tout à fait trouver depuis quelques années.

Alors on continuera à relayer sur les réseaux sociaux. On continuera à encourager Sofia, Marguerite, Irène et toutes les autres, qui donnent de leur temps et de leur énergie pour militer de toutes les manières: en collant dans tout Paris des messages, en manifestant, en postant des minutes de silence, on continuera de relayer les témoignages et les demandes des associations comme “Putain de Guerrières”, comme “Nous Toutes”, comme “la Fondation des Femmes”, comme toutes ces associations au plus près des femmes. On continuera à avoir mal au ventre quand on partagera un féminicide de plus. On continuera jusqu’à ce que des vrais moyens soient mis en place.

Parce que Leïla et toutes les autres méritent bien plus qu’une campagne de communication, elles méritent qu’on les prennent en compte pour ne plus jamais voir cela.

Les femmes en danger méritent la sortie d’un milliard à investir dans les territoires, pour permettre à ces femmes de quitter avec leurs enfants le domicile conjugal, elles attendent un milliard pour que la justice fasse son travail, que la police ne soit plus dépassée. Il n’y a pas assez de formation du personnel, il faut revoir les protocoles d’accueil. Dans les tribunaux, il n’y a pas assez de lien entre les différentes procédures: on ne peut pas attendre des semaines pour être protégée. On ne peut pas porter plainte, comme Leïla, et rentrer chez soi, comme si de rien était. Et rappelons qu’il manque 2000 places dans les centres d’accueil. Elles méritent un milliard pour ne pas mourir comme Leïla et toutes les autres.

Nous continuerons les silences, le cris, les relais sur les réseaux sociaux, les collages et les manifestations. Le Grenelle ne doit pas être une simple communication, il doit être le sursaut que les femmes attendent. Nous continuerons jusqu’à ce que le décompte s’arrête.

À toutes les guerrières, à toutes les femmes violentées, nous serons exigeantes, déterminées et toujours en colère. Nous serons là pour que vos cris soient relayés.

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