#Pasdevague ou comment les profs disent leur mal-être

Ce matin, vu que je suis en vacances, je voulais prendre mon temps et écrire des articles sur les comptes que j’aime sur Instagram. C’était drôle et poétique. Mais, j’ai reçu un message d’une amie journaliste vers 9 heures. « Hey Marie ! Tu as vu le #Pasdevague sur Twitter ? T’en penses quoi ? »

Je fais un rapide tour sur Twitter que j’utilise comme veille d’actualité et comme outil de formation de mon esprit de revendications. Et je vois des centaines de témoignages de professeur·e·s racontant des faits de violences très graves. Ce qui sidère le quidam qui n’a pas l’habitude de l’Éducation Nationale, c’est le manque de réactivité de nos directions et la non-prise en considération de notre parole. Notre parole est toujours remise en cause et nos décisions sont étudiées à la loupe. Un mot de travers, une manière de dire les choses qui déborde : tout est remis en cause.

Depuis que je suis professeure dans le 93, depuis ces six belles années, j’ai connu des situations de violence. De violence contre moi la première année, puis de violences contre les collègues. J’ai vécu la violence physique, une fois, et ce ne m’était pas destinée. Je me suis pris plusieurs coups lors d’une bagarre de 5eme. Je me suis retrouvée au milieu, sans vraiment comprendre pourquoi. L’élève a frappé mon dos, mes bras, mes côtes. Cela faisait neuf mois que j’étais dans l’Éducation Nationale. Et je chargeais d’établissement quelques jours plus tard, sauvé par le gong des vacances d’été.

Je n’ai jamais été reçue par ma direction, le conseil de discipline a lieu le 5 juillet. C’était la fin de l’année. Je n’ai pas été écoutée, j’ai reçu un courrier de mon rectorat, le courrier qu’on envoie et on n’a plus qu’à remplir à la main le nom et le prénom. Je suis partie dans un autre établissement, sans me retourner.

Je n’étais pas la destinataire des coups. Mais j’avais eu des bleus.

Au delà de l’anecdote de ce morceau de violence, ce qui est en train de se passer dans les médias, est juste un moment de libération. Nous sommes au bord de l’explosion.

L’Éducation Nationale va très mal.

Les dernières réformes, les dernières tendances et les derniers faits sont affolants. Tout ce qui est décidé en haut a un impact réel en bas. Un impact très important sur les populations.

Ce que je vois depuis six ans :

1 -une baisse considérable des moyens financiers

Nous devons justifier toutes sorties au point de rentrer dans un bras de fer pour emmener les élèves. Dernier exemple en date : la Philharmonie de Paris, que notre chef ne trouvait pas « si intéressant » et on pouvait aller au conservatoire de notre ville.

Cette baisse des moyens est très importante : nous devons parfois avancer des tickets de métro qui ne seront jamais remboursés. Il est très compliqué d’avoir un bus pour aller sur des activités. Nous sommes des porteurs de projets, de vrais managers quand on doit trouver des astuces pour emmener quelque part nos élèves. Tout devient compliqué, dès qu’il faut payer quelque chose. Et je suis en REP + (ancienne ZEP), établissement  où nous avons soit disant plus de moyens.

Les professeurs sont devenus des spécialistes des bons plans, des budgets bien ficelés et de la négociation. Est-ce que je vous ai parlé que cette année on tente de partir en Afrique avec mes Quatrième pour un budget de 30 000 euros ? Imaginez les ressources que je suis en train de déployer avec mes collègues.

2 – Une baisse considérable des moyens en heures et humains

Nous avons une seule Psy-EN (les anciennes COP) pour 545 élèves. Elle vient le jeudi. Une seule journée. Pour tout le monde. Je me suis mise en grève déjà trois fois dans ma carrière pour avoir un·e CPE supplémentair·e, un·e proviseur·e-adjoint·e, un·e infirmier-ère. Tout est négociation. Tout est calculé en permanence.

Une année, nos collègues de français n’ont pas eu de moyens débloqués alors que nos 6emes ne savaient pas lire. Les profs avaient demandé à pouvoir faire des heures supplémentaires pour les aider. Réponse : ce sera bénévole. Nous refusons dans notre établissement car c’est encore entretenir la machine sans jamais la remettre en cause. Dans quel dilemme nous met l’institution : choisir entre l’envie d’aider des élèves et être reconnu pour son travail ? Comment peut-on être traités comme cela ?

Notre voyage en Afrique ? Je donne des cours le mercredi après-midi à des volontaires. Tous les mercredis. Deux heures. Pendant 20 semaines. Je travaille donc 40 heures. Je suis payée huit heures en tout. Pour toute l’année.

Officiellement : il n’y a pas d’argent, officieusement notre principal veut rendre des heures en fin d’année pour être félicité de sa bonne gestion et montrer que notre équipe n’est pas si productive. Que c’est un peu de notre faute.

3 – Une fuite vers le privé

Et pas seulement le privé catholique, non. Le privé avec les écoles Montessori.

Depuis maintenant cinq ans, je vois deux tendances se dessiner :

  • une fuite des classes moyennes, voire populaires, vers le collège privé du centre-ville. Les familles se sacrifient pour payer cette « chance » à leurs enfants, en espérant une ascension sociale qu’ils ne voient plus dans l’école publique. Ils la trouvent trop violente, trop injuste, pas assez performante. Ils se relaient le midi : la cantine est trop chère, alors les enfants tournent dans les familles le midi. Une famille accueille le lundi, une autre le mardi, et ainsi de suite… Et cela devient presque une honte de ne pas être dans le privé.
  • un besoin de distinction des familles au capital culturel moyen ou important en fuyant l’école publique, pour des écoles dites « alternatives ». Sous couvert d’une somme parfois ahurissante, l’expérience peut être tout à fait intéressante. Avec un discours basé sur la « liberté », on entend beaucoup des « je ne veux pas que mon enfant soit un bon petit soldat« . Mais je pose cette question, sans aucun jugement de valeur, est-ce que l’entre soi de ces écoles est une vraie liberté ? Est-ce que ce besoin de distinction ne couvre pas une peur du déclassement ? Au passage, je rappelle qu’il n’y a pas officiellement en France, de marque Montessori. Que n’importe quelle entreprise peut vendre du Montessori sans jamais rien justifier. Et autre rappel : les pédagogies Freinet et Montessori ont été faites surtout pour aider les plus pauvres, avec derrières des idées d’extrême gauche (OLALALALA). Donc très très loin des idées de compétition, de réussite personnelle et de profit. Enfin, je connais aussi des enfants qui ont besoin de cette liberté et qui sont très bien en école Montessori. Je ne suis pas en train de pointer votre cas particulier, mais un fait général.

Ces deux mouvements sont inquiétants pour l’Éducation Nationale car tout le monde tente de quitter le navire rapidement.

Tout le monde, sauf les plus pauvres.

4 – La manière de voir notre métier

Cela n’arrête pas. Les blagues, les gros titres des journaux, les remarques sur nos grèves, les petites phrases sur les absences, sur tout. Tous les jours, je suis , nous sommes concernés par cela. Entre ceux qui nous donnent des leçons, entre ceux qui utilisent des exemples localisés pour montrer que la France est envahie par des « sauvages », entre ceux qui ne parlent que bienveillance et jamais politique, je fatigue. Je fatigue de voir que ce métier est aussi peu valorisée, est aussi peu compris.

Et je ne vous parle même pas de ce que je reçois en tant que professeure d’histoire qui porte la nation et la citoyenneté. Bah oui, tout repose sur nous.

5 – Une disparition du corps « profs »

Nous sommes abattus. J’ai ressenti beaucoup de lassitude dans les salles des profs que j’ai traversé (au moins six…). Un manque réel de culture politique et de combat, en se disant que tout pourra se régler par la négociation et par la bienveillance/gentillesse. Qu’il faut demander gentiment et que si l’institution ne veut pas, c’est que forcément ailleurs, c’est pire. Ce sont des discours qui me font bondir. Comme une collègue qui m’explique que elle, elle va bien mais « dans l’équipe, il y a un abattement avec des situations de harcèlement » et qui donc ne fait rien.

Déso, mais pas déso, les loulous, la négociation a échoué depuis bien longtemps. Il va falloir se souder, il va falloir se parler, il va falloir arrêter de se juger sur nos pratiques pédagogiques et se souder sur nos conditions de travail. Arrêtons de jouer solo sur nos conditions de travail. C’est trop grave, c’est trop important. Nos conditions de travail sont celles de nos élèves : si nous souffrons, nos élèves aussi souffrent des classes surchargées, de nos horaires à rallonge et de tout le reste.

 

 

Nous avons besoin que notre hiérarchie nous écoute, nous avons besoin qu’on nous considère comme des experts de situations pédagogiques, nous avons besoin de sentir que nous servons encore quelque chose.

Si je ne regardais que Twitter et les journaux, que je n’écoutais que Tata Henriette et Tonton Jean Michel, j’aurais déjà arrêté ce métier. D’ailleurs, en ce moment, je m’interroge sur ce besoin de continuer. Si on nous réduit encore les moyens (voir le rapport sur la cour des comptes et les moyens en REP+ : Par ici), si on nous met en concurrence avec une prime au mérite (!!!!), si toutes nos actions sont arrêtées par la hiérarchie ou par les parents, pourquoi continuer ?

Aujourd’hui, je continue parce que mon expérience sert mes élèves, je continue parce que j’aime enseigner à des élèves curieux, j’aime essayé des nouvelles méthodes pédagogiques, j’aime avoir des défis. Je continue parce que j’aime travailler en groupe, j’aime travailler avec cette équipe, j’aime avoir milles projets. Je continue juste pour transmettre mon goût, ma passion pour l’égalité, je veux transmettre mon envie de révolte, mon envie d’être exigeant·e avec tous. Je fais cours parce que j’y crois au quotidien.

L’Éducation Nationale fonctionne grâce à ses bons petits soldats, à ses profs, à ses personnels qui se lèvent le matin en se disant qu’il va y avoir plein de défis. L’Éducation Nationale ne fonctionne qu’à cause de la bonne volonté de ses agents de terrain.

On attendra qu’un jour il y ait un vrai débat pour l’école avec des moyens dignes de nos enfants.

En attendant, les profs colmatent les trous.

(Est-ce que je vous dis que je serais dans les manifestants du lundi 12 novembre ou vous l’aviez deviné ?)

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3 Replies to “#Pasdevague ou comment les profs disent leur mal-être”

  1. Beaucoup d’amour pour ton article (mes parents sont profs, je connais bien ce que tu décris). Le plus triste c’est que lorsque les profs tirent la sonnette d’alarme au final la violence qu’ils vivent est expliquée par la violence des quartiers avec beaucoup de moralisation, et puis par un tour de passe passe on a tôt fait de brandir l’islam, enfin toutes les raisons pour ne pas se pencher sur le manque de moyens et le mépris vis à vis de la profession. Et puis les chefs d’établissement qui ressemblent de plus en plus à des manager… Heureusement qu’il y a des figures combattives et encore des syndicats qui se bougent même si punaise que leur boulot doit être dur avec le fatalisme et une certaine droitisation des profs.
    (Tu connais Véronique Decker et la collection N’autre école chez Libertalia ? J’achète aussi la revue Questions de classe de temps en temps)

  2. Je voulais juste te dire que le huff post a repris un de tes tweets dans sa revue de presse à ce sujet!

  3. Hey, je me suis sauvée du 9.3 en aout 2010. Mais j’y ai quand même passé du temps. Et pour la rédaction de mon mémoire de M2 Psychologie, j’ai créé des ateliers de prévention des violences scolaires dans des collèges du 9.3
    Je précise que je changeais de « métier ».
    En 2008, mon mémoire a été publié. Je crois que depuis, il a été enterré.
    Je ne sais pas où tu es, moi, j’étais à Neuilly sur Marne. Je t’avoue que mes deux filles sont allées dans le privé quelques temps. Mais elles ont fait le choix de retourner ensuite en collège de secteur.
    Fille ainée a vu sa prof d’espagnol se faire tabasser sous ses yeux (elle était en 3eme). Les p’ti cons l’ont menacée si elle parlait. Bon, le truc à ne pas faire. Fille ainée était dans le bureau du « chef » dans les 10mn qui ont suivies. Du coup j’ai été gentiment invitée ainsi que la prof.
    Ben j’étais écœurée quand le proviseur a interdit à cette prof de faire « des vagues », pas de plainte!!!!!

    Fille ainée a maintenant 25 ans, elle est professeur des école à Villejuif ma courageuse. Tu peux aire un rapide calcul : ça s’aggrave parce que personne n’a jamais rien voulu faire.

    Je n’ai pas Twitter et j’habite maintenant le trou du cul du monde qui correspond à l’idée que j’ai de la vie, rien n’est parfait. Cette violence, je l’ai étudié de trop près. Elle est pérenne, bien installée. Je n’ai pas non plus la télé et pas de récepteur. Même internet est délicat dans la montagne. Je ne suis donc plus tout ça. Je prépare un Doctorat d’éthologie. Je passe beaucoup de temps à observer dans les bois.

    Mais au final, de par mon vécu personnel, je suis liée à tout ça. Ça laisse des traces. La Nébuleuse a très bien résumé. Du coup, je me suis abonnée à ton blog ?

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