On n’est pas sérieux quand on a 17 ans

Il m’arrive quelque chose d’incroyable au travail.

Non, ce n’est pas mes milliers de copies, mes bulletins à remplir ou le stress face aux nominations de fin d’année. C’est une peu plus que ça. C’est de l’émotion brute, de l’envie pure et surtout un grand moment d’humanité.

Je tourne un film avec vingt élèves.

 

Le vendredi, tout est permis tous les secondes de mon lycée ont un emploi du temps aligné. Cela veut dire que l’après-midi est banalisée et que toutes les classes ont le même emploi du temps. Ils ont 2 heures 30 avec leurs professeurs. En début d’année, on les prenait par classe pour des projets interdisciplinaires de six séances. Avec ma collègue d’Eco-Socio, on a fait des promenades sociologiques dans Paris, et ils ont travaillé sur la notion de quartier populaire. Tout un programme.

A partir de janvier, une fois qu’ils ont compris ce que voulait dire « interdisciplinarité », chaque professeur a proposé un atelier de découverte : journal du lycée, photographie, arts plastiques, chasse au trésor scientifique, montage vidéo, film en VO, atelier écriture et tant d’autres.

Moi, j’ai beaucoup hésité. J’étais un peu perdue. Il faut dire aussi que pendant presque cinq ans et pendant toute ma formation, on m’a fait devenir professeure d’histoire et géographie. On ne m’a jamais dit que je pourrais peut-être faire autre chose lors de mon temps de travail. C’est déstabilisant de monter des projets toute seule, sans programme, sans méthode. Mais c’est tellement agréable de vivre autre chose avec ses élèves. De vivre des moments qu’ils vont garder en eux une bonne partie de leurs longues vies.

J’ai plein de spécialités. J’ai plein de domaines que j’aimerais faire avec mes élèves. Il y en a un qui m’a toujours plu, mais comme je ne suis pas professeure de français, j’avais peur de ne pas avoir la légitimité. Car la légitimité enseignante s’acquiert par les études et non par l’expérience, puisque nous validons notre diplôme par un concours de connaissances.

J’avais peur de faire du théâtre avec mes élèves. Quelle légitimité avais-je pour proposer cet atelier ? Je n’avais jamais fait ça mais je l’avais vécu. Trois ans au lycée, qui m’ont transformée à jamais. Trois à l’université à monter une pièce avec 50 personnes. Oui 50. J’ai appris par l’expérience, je connais quelques textes, j’aime aller au théâtre, même si j’y vais peu. Mais je n’ai aucun diplôme qui me dit que je suis bonne dans ce que je fais.

Et pourtant je me suis lancée. Un peu naïvement. Un peu sans filet.

C’était grisant, excitant, envoûtant de transformer une passion en qualité professionnelle.

Nos élèves ont pu choisir leur atelier. J’ai donc eu 20 élèves, qui ont voulu venir à mon atelier et qui ont eu envie de faire de l’improvisation. Je retrouve donc ces élèves tous les vendredis de 13h30 à 16 heures. La moitié ne me connaissait pas, puisque je ne les ai pas tous en cours. Il a fallu apprendre comment ils fonctionnaient, quelle était leur personnalité.

Il y avait les timides, les démonstratifs, les sensibles. 16 filles et 4 garçons. Dans la même pièce pour jouer. Et moi. Le chef d’orchestre.

Un vendredi matin, ma proviseure me croise dans un couloir et me propose de transformer mon atelier théâtre. Elle me demande si cela m’intéresserait de tourner un court-métrage sur l’égalité fille/garçon avec un dispositif de la région Île de France. Et sans avoir rien dire, me voilà embarquer dans cette aventure.

Deux intervenants réalisateurs sont donc venus tous les vendredis. La première séance était dédiée aux clichés sexistes dans les films. C’était instructif. Mais mes élèves avaient envie de jouer.

Alors les deux réalisateurs les ont fait improviser sur des situations de la vie de tous les jours. Les filles devaient faire des hommes qui jouent à la console, les garçons devaient faire les filles. C’était impressionnant de voir qu’à quinze, seize ans, un nombre de clichés incroyables était déjà dans leurs petites têtes.

Une autre séance a été consacrée aux histoires qu’ils avaient envie de nous raconter. Ils ont été touchants, ils ont ouvert leurs cœurs. Une nous a parlé de la fois où elle a vu une femme se faire battre en pleine rue et que personne ne réagissait. L’autre nous a expliqué que son grand frère ne voulait pas qu’elle sorte avec des garçons. On a parlé tabou, on a parlé relations amoureuses, on a parlé premier baiser, parfois premières fois. On a parlé d’amour, de virilité, de féminité. C’était beau de voir tout cela, de voir des adultes en construction.

Puis un scénario est sorti de ces échanges. Et nous avons commencé à tourner.

Nous avions quatre séances de tournage dont une « fond blanc, face caméra ». Les trois autres séances étaient en groupe et à l’extérieur.

Mais cette dernière, cette « face caméra », a été pleine de révélations pour moi. Souvent, je reste avec les élèves qui ne tournent pas, pour parler de leurs vies, pour les écouter, pour faire passer le temps pendant qu’une grande partie joue.

Cette fois, j’ai pu assister à un « face caméra » d’un de mes élèves, que je n’ai pas en cours, mais qui un statut de « chiant », de « casse-pied ». Il se dégage de K. un charisme impressionnant. K. sait parfaitement imiter les gens qui l’entourent. Il passe un temps fou à observer le monde et à le transformer en farce ridicule. Quand il est arrivé dans mon atelier, je me suis dit que cet élève devrait faire des scènes ouvertes, tellement sa sensibilité et son talent sont des atouts importants pour sa future vie. K. est un décrocheur passif. Il vient en cours mais il ne met aucune ambition dans sa venue. Il ne comprend pas l’importance, il ne comprend pas ce qu’on lui demande. Alors il fait le pitre, le guignol. Il est fatiguant à vouloir toujours parler, et encore parler. Il passe un temps fou dans les couloirs ou chez les surveillants, car il est usant dans une classe à 35.

K. est pourtant intelligent, il comprend bien les exercices demandés. Mais il a l’impression qu’il n’est pas à sa place.

Il me raconte souvent la vie chez lui. Dernier d’une famille de cinq, avec un grand frère qui a plus de vingt ans que lui, K. semble enfermé dans un rôle qui est maintenant beaucoup trop lourd à porter. Il est celui qui fait rire, il est celui qui sait imiter.

Nous avions décidé avec les intervenants de le faire passer en dernier « face caméra », pour qu’il soit seul et pour déconstruire ce rôle qu’il s’est construit. Nous avions décidé de passer le plus de temps possible avec lui, pour voir jusqu’où il était capable d’aller dans sa sensibilité.

K. était face à la caméra et devait regarder l’un des réalisateurs. Il devait répondre aux questions que nous lui posions sans jamais regarder la caméra. Nous lui avons demandé de nous dire ce que pensait les autres de lui, ce qu’il pensait de lui, ce qu’il pensait des filles, si il était amoureux, si il lui avait déjà dit.

Les réponses ont été sincères, ont été des moments incroyables de douceur. Loin de cette image de pitre, loin de ses copains, de son rôle qu’il s’est construit en dix ans de scolarité, j’ai pu apercevoir un jeune homme qui n’avait pas confiance en lui et qui pensait pouvoir trouver l’amour. Un peu comme moi, il y a dix ans, un peu comme toi, un peu comme tout le monde finalement.

Il a parlé de la fille dont il est amoureux avec une sensibilité omniprésente, sans jamais dire que c’était une question de physique, mais bien parce qu’elle avait compris qu’il était. Un garçon gentil et respectueux.

Ces douze entretiens avec ces élèves nous ont fait sentir vivants avec les intervenants et on s’est dit que notre société n’était pas aussi mal barrée que nous pouvions le ressentir.

Les jeunes, enfermés dans un rôle parfois difficile, partagent les mêmes interrogations que nous et cherchent simplement leur place.

Demain, nous tournons pour la dernière fois. La semaine prochaine, le film sera visionné. Notre aventure s’arrêtera là et les vacances viendront faire oublier cette parenthèse du vendredi après-midi. Nous garderons un DVD de ces quelques séances. Les élèves le regarderont dans quelques années en se demandant qui ils étaient à ce moment-là. Je sais que cette parole enregistrée leur permettra de mieux se comprendre, de progresser.

Pour ma part, je sais qu’après ces douze semaines, je ne verrais plus mon métier de la même manière et je sais que ces moments me permettront de rebondir dans des espaces de faiblesse. Mon métier est bien plus vaste que je ne l’imagine et j’ai hâte d’en connaître toutes les facettes.

(Si tu veux faire la même dans ton établissement, tu peux me contacter 🙂 )

Rendez-vous sur Hellocoton !
Share Button

4 Replies to “On n’est pas sérieux quand on a 17 ans”

  1. Très bel article, très touchant !!
    Ça sonne envie de voir le film réalisé 🙂

    1. Pour le film, je pense qu’il va rester dans le secret de ma bibliothèque ! Sauf si on fait Cannes… Un jour peut-être 😀

      Des bises !

  2. Bonjour, ton histoire m’intéresse beaucoup. Mais moi je suis prof en région PACA. Tu pourrais quand même m’en dire plus ?Merci

    1. Bonjour Hermine,
      Que veux tu savoir de plus précisément ? Comment mettre en place un projet ? Dans quel cadre ?

      A bientôt

Laisser un commentaire