« Madame, c’est quoi réussir sa vie ? »

Je suis prof’ dans un établissement un peu particulier. Je suis prof’ dans un lycée qui met en avant la coopération et l’innovation.

Certains collègues me diront que, finalement, il ne suffit pas d’être un établissement spécial pour faire de l’innovation. Et ils ont bien raison. Mais le plus de mon lycée, c’est nos concertations hebdomadaires de l’ensemble de l’équipe et un projet d’établissement fort qui se retrouve dans toutes nos actions. Et puis nous avons d’autres dispositifs (dont je pourrais te parler un jour peut-être si tu as envie… ) pour accompagner au mieux nos élèves.

Et nous travaillons par semestre. Et donc le mois de janvier a vu la fin du semestre et donc la remise des bulletins aux parents. Et aussi, le début des vœux d’orientation pour mes élèves.

Ah l’orientation ! Quelle grande question pour un élève de 15 ans.

Et surtout pour ses parents.

C’est la première année que je suis en lycée. Je n’avais pas spécialement de souvenirs de ma propre orientation en Seconde. Je sais juste que j’ai toujours voulu faire ES et que le prof de physique-chimie m’avait convoquée avec d’autres élèves pour me suggérer de faire plutôt S parce que « j’avais un profil scientifique« . Ou pas. Je crois que les sciences ne m’attiraient pas plus que cela. J’avais été assez énervée de cette intrusion dans ma vie, sachant que je savais ce que je voulais faire. Je voulais aller en ES. Mais je ne savais pas forcément pourquoi faire. Et à 15 ans, on n’a pas vraiment d’idées de métiers. Sauf pour quelques uns.

Mes élèves ne sont pas si différents de moi. Je les vois réfléchir, parfois s’inquiéter de ce qu’ils pourraient faire. Ils ont été très angoissés par ces conseils de classes, qu’ils ont trouvé long à venir. Surtout quand ils ont vécu en trimestre pendant presque… Ah oui. Depuis la maternelle.

J’ai la chance de pouvoir suivre onze élèves au plus près. Ces onze élèves sont ceux avec qui je pense pas mal de temps : on parle de leurs comportements, de leurs difficultés, de la relation qu’ils ont à l’adulte, de leurs orientations, de méthodologie, de savoir-être et vivre. Bref, je les suis à l’année, sur des questions qui n’ont rien à voir avec l’histoire ou la géographie. Je suis là pour être l’intermédiaire entre eux et leurs parents. Comme un professeur principal, mais à 35 élèves par classe, le professeur principal (ou PP pour les intimes) peut a du mal à suivre tout le monde. Surtout avec des problématiques comme on peut avoir dans des zones urbaines défavorisées.

En groupe de suivi, nous avons donc proposé à nos élèves de jouer des courtes scènes de leurs vies avant la remise des bulletins, pendant et après. Ils devaient choisir leurs rôles et dire ce qu’ils pensaient/ressentaient. Après ce jeu de scène de presque 40 minutes, on a noté les émotions, les mots qui revenaient le plus souvent par rapport à ce bulletin.

On en a conclu que les mots qui revenaient le plus souvent était « moyenne », « note » et « avenir ». Des interrogations que nous essayons de combattre depuis quelques temps.

Ce groupe est un peu un groupe de parole. Au fil de la conversation, les élèves ont commencé à parler de leurs parents. Et un des élèves m’a dit « Mais Madame, pourquoi mon père il me dit que je vais rater ma vie ? Que si je travaille, je vais réussir ma vie ? Alors que lui, il n’a pas travaillé à l’école et il n’a pas raté sa vie, puisque je suis là! »

Les autres ont répondu : « Mais c’est quoi réussir sa vie Madame ?« . Je leur ai retourné la question.

L’un dit : « C’est gagné beaucoup d’argent !! »

L’autre a répondu : « Bah non, parce que si tu gagnes de l’argent et que tu es seul, c’est assez pourri comme plan !  »

Un autre a demandé « Mais pourquoi nos parents ils ont aussi peur qu’on rate nos vies ? Pourquoi les notes, ça serait ce qui prouve qu’on rate ou réussit notre vie ? »

Un silence gêné s’est installé.

C’est effet une bonne question. Pourquoi une bonne ou mauvaise note montre qu’on va réussir ou non sa vie ? C’est quoi nos priorités ? Qu’est-ce qu’on a envie de transmettre à ces élèves qui s’interrogent fortement sur le monde qui les entoure ?

C’est toujours un moment de grâce pour un professeur. Ce moment où on sent que le groupe avec lequel on travaille est en phase. Qu’il comprend qu’on est là pour les aider, les guider. C’est ce genre de moment que je recherche en étant professeure. Mes élèves me remettent en cause, me pousse dans ma réflexion.

C’est quoi pour moi réussir sa vie ? Est-ce que c’est réussir une carrière ou être entourée ? Est-ce que c’est tout avoir comme dans un film ou privilégié des moments ? Est-ce que ce n’est rien regretté ? Et quand est-ce qu’on sait qu’on a réussi sa vie ?

Face aux interrogations de mes élèves, je n’ai pas vraiment de réponses. Je ne peux que laisser le silence s’installer quelques instants pour que chacun puisse réfléchir à cette question sans réelle réponse.

Et toi, comment tu expliquerais l’expression « réussi sa vie » à un élève de 15 ans ?

 

 

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3 Replies to “« Madame, c’est quoi réussir sa vie ? »”

  1. faut donner des réponses là ? ou on a le droit de se la jouer finaud à la socrate comme t’as fait avec tes élèves ?! lol
    J’avais envie de prendre le temps de la réflexion, mais finalement je me dis que balancer des réponses en vrac, sans contourner ou se défiler, ça peut être rigolo aussi (attention, je prends tout de même des pincettes, c’est sur le vif et pour rire).
    Réussir sa vie c’est :
    – réussir à avoir suffisamment confiance en soi = > ça servira pour tout : les relations humaines, les projets qu’on se donnera, trouver l’amour…
    – arriver à construire un cocon privé (amoureux, amical et/ou familial) qui permette de s’extraire des difficultés, contraintes sociales subies.
    – s’épanouir dans son travail, avoir le choix de son travail pour le subir le moins possible (perso j’adore mon travail mais des fois j’ai pas du tout du tout envie d’y aller, comme ce matin d’ailleurs…)

    et là je cale parce que je me suis stressée toute seule pour le taf, il faut que j’y aille, je devrais déjà y être… irk…

    juste pour rajouter que l’orientation c’est un mot que j’ai jamais compris, qu’on nous a martelé en non stop depuis la 3ème et que perso ça m’a tellement gonflée de pas le comprendre ce mot que je me demande si ça ne m’a pas influencé dans mes choix… ou non choix quoi ! Ado je me targuais d’un « moi je bosserai que pour l’abolition du travail ! » ça me fait marrer maintenant ! bref et j’ai tout fait pour faire des études qui ne me permettraient aucun « débouché » (autre mot que je ne comprenais pas ! Ca me faisait penser à plombier comme métier !), j’ai donc fait philo ! parfait ! et j’ai commencé à bosser à 30 ans, en ouvrant ma librairie. Sinon que des petits boulots de 2-3 mois max, je pétais les plombs…
    Allez, je ne suis plus là !

  2. Vaste question que voilà. Si j’avais des jeunes élèves en face de moi qui me posait cette question, je leur dirai que réussir sa vie, c’est trouver un bon équilibre en sa vie personnel (avoir des amis sur qui compter, fonder une famille, trouver un compagnon (ou compagne) qui sera présent même dans les cas de coups durs…) et trouver un métier dans lequel on se sent bien et qu’on aime à faire ainsi que de trouver une bonne entreprise qui permettra de s’épanouir le mieux que possible sans forcément avoir un salaire mirobolant (on dit que l’argent ne fait pas le bonheur) mais qui permette de se dire qu’on est heureux d’y aller chaque matin. Moi je vois la réussite comme ça, mais bon peut-être qu’elle est un peu biaiser et fait trop « Bisounours Land ».

  3. Réussir ça vie c’est pouvoir se retourner et être heureux et fièr de ce que l’on a accompli.
    Quand on pousse les enfants à avoir de bonnes notes pour réussir sa ve, cela veut dire qu’avec des bonnes notes on pourra ouvrir plus de portes, et on pourra donc se choisir plus de routes.
    Moi à l’époque des orientations je voulais faire conseillère en économies sociales et failiales. Le souci même si mes notes n’était pas trop dégueu (12 de moyenne) c’est que les écoles prenaient sur dossier et que es notes n’était pas assez élevées pour pouvoir entrer. Est ce que ça m’aurait faire réussir ma vie? je ne sais pas, elle aurait été différente c’est sur mais je trouve que ma vie me plait comme elle est.

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