Je veux comprendre la non-mixité des groupes engagés.

Ces derniers mois, on a vu s’installer un débat autour de la non-mixité dans les associations ou dans les luttes. Il y a souvent beaucoup de méprise sur les groupes non-mixtes. On ne comprend pas forcément pourquoi des femmes ont décidé de se réunir sans homme, et que des femmes noires refusent de se réunir avec des femmes blanches et des hommes.

A travers cet article, je vais revenir sur les faits, les critiques et sur l’histoire des groupes non-mixtes. Je compte aussi t’expliquer pourquoi je pense que ces groupes sont essentiels pour lutter contre les discriminations.

Une question récente ?

Tu peux taper « groupe non mixte » dans ton moteur de recherche favori. Tu y verras des centaines d’articles. Même Grazia en a fait un sur le groupe non-mixte de Nuit Debout. Pour dire !

Un groupe non-mixte est un groupe qui se ressemble dans sa composition. Ces membres ont tous la même caractéristiques. Par exemple, les membres sont tous des femmes. De ce fait, elles excluent les hommes de leurs discussions.

Les premiers groupes non-mixtes ont été aperçus chez les suffragettes, les militantes pour le droit de vote, à partir de 1903 en Europe. (Bon, il y avait quelques mecs, mais ils étaient quand même rare… Et ils n’étaient pas invités aux réunions. Faut pas déconner non plus ! ) Cela va prendre de l’ampleur dans les années 1960, et surtout après Mai 1968. Le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) est basé entièrement sur cette règle à sa création entre 1968 et 1970 (elles ne sont pas d’accord entre elles sur la date, on va fâcher personne… ).

Mais ne trouve-t-on pas cette non-mixité dans des temps plus anciens ? Le gynécée grecque, la pièce qui étaient réservée aux femmes dans la maison  ? Ou dans les appartements des femmes dans la royauté française ? Ou dans le harem ?

La grande différence avec ces lieux réservés aux femmes et les groupes non-mixtes, c’est que pour les premiers, ce sont des lieux décidés par les hommes. « Tiens, on pourrait les mettre là, pour qu’elles se racontent leurs histoires de bonnes femmes et qu’elles parlent un peu de leurs menstrues. Non parce que bon, t’es bien d’accord avec moi, elles sont chiantes quand même. Nous, on aime bien être tranquille pour parler politique« .

Alors que le second est voulu : ce sont les femmes qui décident de se réunir, là où elles le souhaitent pour parler de ce qu’elles ont envie. Et sans forcément faire des tâches ménagères.

Mais pourquoi donc les nanas ont-elles besoin de cela ?

Pendant longtemps, je me suis dit que c’était de la belle connerie de se réunir comme cela. Je pensais naïvement que les hommes étaient capables d’écouter et de donner leurs avis. Faire des réunions mixtes, cela permet aussi d’éduquer, d’expliquer ce qui nous dérange aux hommes.

Oh mais ma bonne dame ! Dans le monde où on vit, c’est bien plus complexe que cela !

Pour comprendre un peu, je te propose d’entrer dans la pensée structuraliste (olalalala!!) et d’ouvrir un peu ton esprit.

Je pense sincèrement que notre société est une société patriarcale. Cela veut dire que je pense que les hommes détiennent le pouvoir politique, économique et juridique, que ce sont eux qui ont fait les lois et règles tacites de notre société. Que même si les femmes ont gagné des droits, les normes au travail, dans le couple et dans la famille sont toujours en faveur des hommes.

Cela ne veut pas dire que je veux couper les couilles de tous les mecs, cela veut juste dire que je n’ai pas forcément les mêmes chances qu’un homme, que je dois être vigilante dans mon couple, dans ma famille et dans mon travail. C’est tout.

La structure de notre société est profondément patriarcale. (Et libérale. Mais c’est un autre point).

Si tu comprends cela, tu peux comprendre les groupes non-mixtes.

La structure du patriarcat fait que les hommes prennent plus facilement la parole, puisqu’ils sont favorisés dans la prise de position en politique. Le patriarcat fait que les hommes mènent les débats, ce sont eux qui choisissent les sujets.

Deux exemples marquants :

  1. le droit de vote des femmes n’était pas à l’ordre du jour ni à la fin du 19ème siècle, ni après la Première guerre mondiale en France. Pourquoi ? Parce que les hommes politiques pensaient que les femmes n’étaient pas prêtes. Il faudra attendre 1944 pour que les femmes aient le droit de vote, malgré les suffragettes, malgré leur implication dans la Première Guerre Mondiale, malgré la marche assurée des autres pays. Tout simplement, parce que le système très patriarcal ne le supportait pas. (Et De Gaulle mettra à peine une ligne là-dessus dans ses mémoires… )
  2. Mai 1968. On entend souvent que Mai 1968 a été un moment libérateur pour la femme. On va un peu modérer ses propos. Tout d’abord, dans les universités, dans les assemblées générales, les femmes prennent peu la parole car les étudiants hommes et d’extrême gauche refusent de les laisser parler. Les compte-rendus d’AG sont édifiants à ce sujet « Vous n’avez qu’à faire la lessive et la bouffe pendant qu’on cause !« . Pur produit du patriarcat, les étudiants reproduisent tout simplement leur position dominante.

Et alors que faire ? Les éduquer ? Lutter de toutes ses forces ? C’est sûr. Mais comment s’organiser ?

Et c’est là que viennent les groupes non-mixtes. Les groupes non-mixtes sont des respirations dans une société patriarcale. Ils permettent de libérer la parole, de faire en sorte que les femmes choisissent les sujets. Grâce à cela, elles apprennent à prendre la parole en public, à formuler leurs idées. Elles passent de celle qui subie le débat, à celle qui le mène. Et surtout, ces femmes sortent plus fortes ensuite pour affronter le reste de la société, pour éduquer, pour débattre.

Pendant très longtemps, j’ai occulté cela. Je pensais que les femmes n’avaient pas besoin de cela pour se sentir fortes, sûres d’elles. Et puis, j’ai commencé à travailler sur le MLF. J’ai rencontré ces femmes. Je me suis documentée. Et je me suis dit que les groupes non-mixtes étaient quand même un bon sas de décompression.

J’ai rencontré des femmes qui ont animé ces groupes dans les années 1970, qui ont fait émerger la parole des cités ouvrières, où les femmes n’avaient pas l’habitude de parler, de dire quand cela n’allait pas. J’ai rencontré des femmes qui rêvaient de lieu qui ne serait que pour elles, qui organisaient des fêtes dans leurs locaux, qui parlaient sans tabou, sans gêne, de leurs règles, de sexualité, d’avortement, de politique, d’avenir et de rêve.

Cela m’a convaincue.

Aller plus loin avec la non-mixité raciale : une action « raciste »?

Il y a maintenant quelques mois, j’ai découvert un groupe afro-féministe, que je suis assidûment, même si je ne peux en faire partie : les Mwasi. Ce groupe est non-mixte : il n’y a que des femmes. Mais la particularité des Mwasi, c’est aussi d’accepter que les femmes afrodescendantes, noires ou métisses. Je ne peux donc pas adhérer à ce collectif, étant plutôt descendante des Germains. Cela n’empêche pas ces femmes de participer à des manifestations, de parler sans problème avec des femmes blanches, et avec les hommes en général.

La non-mixité peut donc être sexuel et aussi « raciale ». Je mets des guillemets car je sais que ce terme peut en hérisser plus d’un(e), mais m’inscrivant dans le courant de l’intersectionnalité, ce n’est pas un gros mot pour moi. (Ceci était la minute jargon. Pardon. )

Pourquoi les Mwasi ont décidé de se réunir dans ces conditions ? C’est pour faire émerger la parole de celles qui ne l’ont jamais. Cette parole peut être de la colère, de la honte, de la peine ou du ressenti. De ces sentiments peuvent sortir des actions qui permettent à tous d’avancer.

Le MLF a permis de faire avancer la législation sur l’avortement, en manifestant, en accompagnant les femmes dans cette tourmente. Le MLF a permis de faire émerger des femmes brillantes, qui ont eu des postes importants dans les universités et qui ont poussé la recherche scientifique à s’intéresser aux femmes. Le MLF a permis à des femmes de se rencontrer et de faire du lien.

Alors si les Mwasi veulent se réunir pour faire avancer la cause des femmes noires, pour montrer les inégalités à l’embauche, pour dénoncer les clichés permanents sur les femmes noires, je ne peux que les féliciter.

Dans quelques jours, il va avoir lieu le camp d’été décolonial, qui a fait grand bruit en Mai. Si tu n’as pas suivi la polémique, c’est une réunion sur plusieurs jours de groupes non-mixtes, mais cette fois d’un point de vue « racial ». Le but de cette réunion est de parler du racisme en France, puis de trouver des moyens positif de le combattre (actions, manifestations, possibilité juridique). Ce moment est interdit aux personnes à la peau blanche, qui sont majoritaire en France. (Est-ce que j’ai encore besoin de le rappeler ? )

Cela a grandement choqué Twitter et autres médias. Mais cela part du constat du racisme des structures (Etat, modèle libéral… ) et non du racisme quotidien. Cela ne veut pas dire que ces membres ne dénoncent pas les agressions que peuvent subir certaines personnes à la peau blanche, cela veut juste dire que en général, le racisme structuré ne se porte pas contre un homme blanc de plus de 35 ans. En revanche, le racisme est beaucoup plus visible et réel en politique ou dans le monde du travail contre un homme afrodescendant, ou descendant maghrébin ou asiatique.

Tu te souviens de ce que je t’ai dit sur la non-mixité dans les groupes féministes ? Et bien ici, c’est exactement pareil. Cela repose toujours sur le besoin de se réunir pour parler, sans se sentir contraint sur les sujets ou sur les ressentis. Se réunir pour trouver des solutions ensemble.

La prochaine fois qu’une polémique sur la non-mixité fera son apparition, pense à moi, relis cet article et dis toi tout simplement que ces gens ne veulent pas exclure, mais qu’ils essayent de faire passer un message pour un monde meilleur. Ils ne vont pas poser des bombes, ils ne sont pas racistes, ils veulent simplement trouver des solutions pour améliorer leurs conditions de vie.

Si tu veux te documenter là-dessus :

Au passage, je voulais remercier les Mwasi (qui ne passeront jamais sur mon site mais quand même ! ) pour leurs partages qui m’ont permis de m’ouvrir à cette question raciale. Je pense que votre action est nécessaire et elle m’aide à comprendre les problématiques que mes élèves traversent.

C’était la minute chialade.

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12 Replies to “Je veux comprendre la non-mixité des groupes engagés.”

  1. Merci et bravo pour cet article !
    Je ne connaissais pas du tout les groupes non-mixtes et si j’en avais entendu parlé sans contexte, j’aurais peut-être, comme toi dans un premier temps, été instinctivement rebutée par l’idée. Mais grâce à ton argumentaire, je suis convaincue de la réelle utilité de ces groupes (quant à leur nécessité, je n’en doutais pas une seconde).
    D’ailleurs, en te lisant, j’ai réalisé que ça répondait à une question qui me taraudait depuis quelques temps : je travaille dans un milieu très majoritairement masculin, et je ressens tous les jours le poids de ce patriarcat dans le monde du travail. Mais la féministe en moi, qui prône l’égalité entre les femmes et les hommes, n’arrivait pas à comprendre pourquoi j’éprouvais parfois le besoin de me « réfugier » auprès de mes (rares) collègues femmes. Grâce à ton explication sur l’utilité de ces groupes non-mixtes, je comprends mieux ma propre réaction.
    Merci de m’avoir ouvert les yeux à ce sujet ! C’est toujours un plaisir de te lire.

  2. Madame sourire je t’aime ! Merci pour cette belle leçon. Je pense qu’on se dit tous que c’est contre productif ou discriminatoire mais je pense aussi qu’il y a un vrai besoin derrière.
    Rien qu’à mon échelle de petite noire favorisée, des fois j’ai besoin de pouvoir parler des problèmes raciales sans avoir quelqu’un pour dire qu’on voit le mal partout et/ou qu’on devrait être reconnaissant et se taire.
    Je m’en vais me renseigner sur le groupe dont tu parles.

  3. Passionnant, merci beaucoup !

  4. Si tu savais comme je regrette de ne pas t’avoir eu comme professeur 🙂
    Cet article m’apprends vraiment énormément de choses et on voit que tu t’es beaucoup documentée et que tu as poussé ta réflexion.
    C’est très plaisant de lire ce type d’article et plus d’être extrêmement informatif.
    Merci d’avoir partagé.

  5. J’ai appris que le premier vote à l’assemblée nationale autorisant le vote des femmes datait de 1918 (voir sur YouTube la vidéo d’histony au sujet du sénat pour comprendre pourquoi ca n’a servi à rien.)
    Merci pour ce billet !

    1. Tu as tout à fait raison ! Mais justement… Cela n’a servi à rien. Il va y avoir d’ailleurs des allers et retours entre Sénat et AN entre 1918 et 1924. Il va y avoir aussi beaucoup d’espoirs en 1936 mais cela n’avancera toujours pas. C’est l’ordonnance de 1944 qui debloquera tout.

  6. Cet article est très intéressant ! Merci de partager avec nous le fruit de tes recherches !

  7. Bonjour,
    Il me semble regrettable que nous en soyons encore à devoir participer à des groupes non-mixtes…
    Je pense qu’un certain nombre d’hommes sont plus ouverts que d’autres et que les choses évolues, mais il est certain que ce n’est pas le cas de tous.
    Bien cordialement.

    1. jérome abderrahmane dit : Répondre

      bonjour,

       » (…) un certain nombre d’hommes sont plus ouverts (…) »

      justement, ce n’est pas la question. ils n’en restent pas moins des hommes dans une société faite par et pour les hommes. ce n’est pas à eux de définir quel sont les contours de l’oppression subie par les femmes.

      or,

      cette société, dans laquelle nous avons grandi, dasn laquelle nous nous sommes formés, valorise la parole masculine depuis des milliers d’années. les femmes (aussi) ont intériorisé ça ; le discours d’un homme – même s’agissant de la condition des femmes – aura toujours plus de poids que son pendant féminin et cela, même au sein d’une assemblée majoritairement féminine.

      le dialogue entre les groupes ne doit (ne peut !) se produire qu’ensuite, dans un deuxième temps et de façon ponctuelle.

      l’article de Christine Delphy donné en lien dans le billet de madame sourire explique très bien cela.

      ( on parle ici de féminisme mais cela vaut pour tous les groupes dominants/dominés..
      hommes/femmes, blancs/noirs, hétéro/lgbt, etc. )

  8. Oui je me retrouve

  9. Je participe souvent aux travaux d’un groupe féministe et LGBT non-mixte et certains sujets sont bien plus librement abordés en l’absence d’hommes. Mais cela n’empêche pas ce groupe d’organiser des apéros mixtes … tout dépend en fait des thématiques abordées et du public qui y est associé.

    1. Mais bien sûr ! Cela doit être sympa comme expérience, je ne l’ai jamais testé 🙂

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