Dissection d’un moment « Je me la pète » et autres complexités du métier.

Il m’est arrivé un truc bizarre aujourd’hui.

Non ce n’est pas ma mère.

J’ai rencontré une connaissance sur le quai du RER B, ce matin. J’étais avec mes deux intervenants, avec qui je tourne un court métrage, et j’ai rencontré une personne. Je n’avais pas vu cette personne depuis maintenant un an.  Oh je ne lui avais rien fait, c’était ce qu’on appelle communément une camarade de promo du CAPES. Quelqu’un de sympathique, de souriant. Quelqu’un même d’intéressant. Quelqu’un d’engagé. Mais quelqu’un qui ne m’a jamais invité aux soirées. Ou ailleurs.

Et ce matin, j’ai fait ce que j’appelle simplement « en faire des caisses ».

Se la péter. Se la jouer. Se rendre plus important que tout ce qu’on peut être.

Cette connaissance n’avait rien demandé, mais je n’ai pas pu m’en empêcher.

Revigorée par des vacances sympathiques, par des projets enthousiasmants au lycée, et l’erreur fatale est arrivée : j’ai voulu en mettre plein la vue.

Qui n’a jamais osé faire cela me jette la première (ou la dernière) pierre ! C’est d’ailleurs très désagréable quand vous êtes la victime de ce genre de personne. C’est-à-dire moi, ce matin, dans le RER B, à 8h35 du matin. Et bonne journée Madame !

Disséquons un peu tout ce qui s’est passé et surtout quel résultat sur ma conscience cela a pu entraîner.

A 8H30, je reconnais cette ancienne camarade. J’hésite quelque peu. Je crois qu’elle me voit, puis en fait non. Je suis en train de parler de comment les élèves doivent s’habiller pour le Jour 2 de tournage, je suis stressée par cette journée. Je suis contente de voir cette personne, elle a l’air fatiguée, mais toujours aussi sympathique. Je lui dis bonjour, elle me reconnait à peine avec mes cheveux qui ont largement poussé depuis l’année dernière (On ne vantera jamais assez l’effet du shampoing Lush à la noix de Coco. Fin de la parenthèse.)

On discute.

Évidement notre sujet de conversation number one est notre boulot. Surtout que ELLE, elle a eu un poste fixe. Tu sais le Graal pour le professeur. Celui qui fait que tu vas rester à un poste et que tu vas pouvoir intégrer une équipe et pas seulement être de passage. (Un peu de lecture sur les TZR dans mes articles de novembre et avril ). En gros, elle est l’ennemie à abattre. Pardon. Elle a une situation beaucoup plus enviable que moi, moi qui attends le Graal, moi qui souhaite le Graal, moi, moi, moi, moi…. Et moi. Tu sens le syndrome à l’Alain Delon, où je vais commencer à parler à la troisième personne et surtout que je vais basculer dans le « mieux que tout le monde ».

Une fois que j’ai confirmation qu’elle a bien ce type de poste, je lui demande comment cela se passe pour elle. Et là. Et là. (Un peu de suspens)

Et là, c’est le drame.

Parce que cela se passe très très mal. Vraiment très mal. Ce ne sont pas les élèves, c’est la direction et l’équipe avec qui cela se passe mal. Ça me fait chier m’embête pour elle, parce que c’est une fille bien. Mais je ne sais pas ce qui m’a pris, ce n’est pas du tout ce que j’ai envoyé comme signaux.

Mes propos ne sont pas des plus intéressants. Mais ces dix minutes passées dans le RER n’ont pas été très agréable pour elle et finalement pour moi aussi. J’en suis sortie aigrie, voire triste, mais finalement je ne regrette pas.

Parce qu’en dessous du problème de situation, il y a aussi le problème qui est très présent chez les profs, celui des méthodes différentes. Chaque professeur a sa façon d’enseigner qui sont faites selon ses lectures, son vécu, ses convictions sur ses élèves et son établissement.

Je crois que je passe pour une laxiste dans mon métier. Je crois que je passe pour un Bisounours. Mes élèves me disent sévère (certains m’ont avoué que je leur avais fait peur les trois premiers mois), mais qu’au fond je suis sympa. Ils disent que je connais plein de choses. Je colle peu. Voire très peu. Je déteste coller. D’ailleurs, j’attends toujours qu’on me prouve l’efficacité d’une colle sur un gamin qui a trois à quatre heures de colles par semaine. Quand je colle, je colle un élève en particulier et quand je suis sûre que ça va bien l’enquiquiner.

Sinon je dialogue. Beaucoup. Certains diront que je me fais embobiner. N’empêche que j’ai un meilleur climat de classe depuis que j’ai arrêté de coller ou d’écrire des mots dans le carnet. C’est sûr, je suis au lycée. Mais je le fais aussi en collège, et même en ZEP. Je dialogue. Je demande à parler à la fin du cours. Je peux parfois écrire un mot. Mais finalement mes heures de colles ne sont pas plus hautes que mes deux mains réunies (ça fait dix pour ceux du fond qui ont besoin de compter).

Je ne note pas non plus les copies trop basses. J’estime qu’en dessous de quatre, c’est très contre-productif pour l’élève. J’aurais pu mettre cinq, six ou sept. J’ai mis ma limite à quatre. Je mets donc sur la copie « Non noté ». Je le mets sur le bulletin. J’explique aux parents. Je propose aux élèves de refaire le devoir, de me rendre un devoir qui ressemble à ce que j’ai demandé, mais avec plus de temps et avec leurs livres. Je sanctionne ceux qui regardent sur Internet. Ce sont les seuls à qui je mets une note en dessous de 4 (en l’occurrence 0.5). Ah oui, les tricheurs aussi, je mets la note de 1. Sans possibilité de refaire. Je ne note pas les copies trop basses, parce que j’estime qu’à un moment, avoir toujours 2 ou 3, ça n’apprend rien à l’élève. Sauf que l’école, c’est chiant et que c’est même parfois humiliant. Je ne trie pas mes copies par ordre croissant ou décroissant de notes. Je les rends sans aucun commentaire, ni un « très bien », ni un « c’est pas bon… ». C’est le silence quand je rends les copies. Complet.

Je n’ai pas l’impression que mes élèves n’apprennent pas avec moi que l’effort est essentiel pour réussir. Ils ont réussi en huit mois à me faire des paragraphes argumentés, vraiment argumentés, à monter des schémas cartographiques. A la fin de la Troisième, on leur demande une dizaine de lignes d’explications. A la fin de la Seconde, 90% de mes élèves m’écrivent une copie double, sans introduction et conclusion, juste en argumentant. Et bien, j’en suis fière. Je ne les ai pas brutalisés pour cela, je n’ai pas eu besoin de faire rentrer un rond dans un carré.

J’ai une vision optimiste des élèves. Je crois sincèrement que le langage (du corps, de la voix, des micro-expressions) peut faire des ravages s’il n’est pas contrôlé. Je fais attention à ne pas souffler quand un élève m’ennuie, parce que je leur demande de ne pas souffler. Je fais attention à ne pas lever les yeux, quand je suis énervée, parce que je leur demande de ne pas le faire. C’est épuisant de se contrôler tout le temps. Mais c’est essentiel aussi.

Parfois, je me trompe, je le dis. Je ne fais presque pas de cours magistraux. Ils travaillent en groupe, ensemble, parfois à deux, parfois à quatre, on corrige, ensemble.

Je passe pour un Bisounours. Pour une jeune prof’ sans expérience, qui n’a pas connu les pires coins du monde. Je le sais.

Je ne pourrais pas t’expliquer le sentiment que tu ressens lorsqu’un élève comprend quelque chose, que tu lui transmets un savoir, ou qu’il comprend enfin le monde qui l’entoure. Je pourrais te parler de tous ces cours où j’ai vu des étincelles. Sur la féodalité, sur l’Antiquité, sur comment nourrir les Hommes. Tout ça. C’est souvent beau ces moments-là.

Tu dois te demander pourquoi je te parle de tout cela et qu’elle était le lien avec le début de ce billet. J’y viens.

Cette année, je vis une expérience incroyable. J’en prends plein la gueule, je travaille 24 heures devant élèves (soit six heures sup’), je n’aime pas spécialement mon collège, mais putain j’échangerais pour rien au monde ma place. Parce que quand je vais au lycée, j’en bave sévèrement. Mais quand je suis devant mes classes, j’oublie tout. Je suis juste en train de transmettre, je suis une actrice de théâtre qui joue la prof. Mais je n’ai plus de vie. (C’est d’ailleurs tout à fait déstabilisant quand tu débutes dans le métier). Tu es quelqu’un d’autres, un super héros de l’Histoire et de la Géographie, mais tu n’es plus Madame Sourire, résidant à Paris avec Grumpf. Tu es Madame Prof. Et ça c’est grisant.

Alors quand j’ai rencontré cette collègue, qui elle avait un poste fixe, qui était en train de remettre en cause la plupart de mes méthodes, et bien j’ai décrit le paradis du prof : un lycée parfait. J’ai un peu grossi les traits, j’ai parlé un peu fort et j’ai fait ce que je n’aime pas trop mais qui est parfois nécessaire : j’ai montré que ma vie était parfaite. Oui oui.

Quand je suis arrivée à ma station de RER, elle m’a dit « Ça serait bien qu’on aille boire un verre avec les autres…« . J’ai répondu oui.

Je pense que je peux attendre l’appel encore quelques mois, jusqu’à la prochaine fois où se croisera dans le RER.

 

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11 Replies to “Dissection d’un moment « Je me la pète » et autres complexités du métier.”

  1. Je partage ton point de vue sur certaines choses : je travaille aussi beaucoup en groupe (îlots), je colle très peu, j’essaye d’être le plus ouverte possible, je ne classe jamais les copies et ne fais jamais de commentaires quand je les rends. Ça ne marche pas à tous les coups, j’ai des difficultés avec certaines classes. Mais avec d’autres, j’ai établi une vraie relation de confiance et on fait du bon travail ensemble. C’est la méthode qui correspond à ma nature. J’aime beaucoup le fait de pouvoir jouer un rôle en classe : je suis beaucoup plus expansive et moins timide que dans mon quotidien. En tout cas, j’apprécie que tu partages tes pratiques, ça me donne des idées 😉

    1. Je pense de plus en plus à partager beaucoup plus, surtout que je suis dans un établissement un peu particulier… En tout cas, merci pour ton commentaire ! A très vite !

  2. J’aime bien que tu nous expliques tes méthodes de travail. Et j’avoue que j’aurais sans doute adoré t’avoir comme professeur au collège ou au lycée.
    Concernant la première partie de l’article, je me reconnais dans le comportement que tu décris. Pas par méchanceté mais plus parce que des fois c’est difficile de trouver de quoi se valoriser et finalement c’est facile d’en faire des caisses. Je dirais, encore plus si c’est quelqu’un dont tu n’es pas proche.
    Je crois que personne n’y echappe.

    1. T’es vraiment trop mignonne <3
      Oui je crois que cela peut arriver à tout le monde, mais c'est bien de revenir dessus aussi de temps en temps.
      J'espère que tout va bien.
      Des bisous 😀

  3. Excellent article j’ai adoré 🙂 C’est hyper bien écrit, et tes méthodes me redonneraient presque goût à la scolarité ! A bientôt 🙂

    1. Merci beaucoup ! Les lectrices aiment que je parle de mon métier alors je pense que je vais continuer ! A bientôt !

  4. J’ai également connu ce genre de moment, et j’en suis ressortie vaguement amère. Comme tu le sais certainement déjà, je suis comme toi, même s’il est parfois difficile, la fatigue n’aidant pas, de rester patiente et de continuer dans cette perspective. Merci pour cet article !

    Et, parce que ton blog gagnerait à être encore plus lu, je t’ai nominée aux Liebster Awards ! (https://dugivresurmafenetre.wordpress.com/2015/05/22/liebster-awards/ )

    1. Merci beaucoup pour cette nomination 🙂 J’y ai déjà participé il y a quelques semaines !
      Des gros bisous

  5. C’est moi que tu as croisée, Madame Sourire. .Des gens de notre ex promo m’ont parlé de ton blog… J’étais sérieuse pour le verre à boire avec les autres du MEF !

    1. Je suis contente que mon discours ne t’a pas fait complètement fuir ! Ok pour le verre.
      Bonnes vacances !

  6. rhaaaaa si j’avais croisé des profs d’histoire et géographie comme toi, j’aurai sans doute eu de meilleures notes et surtout, surtout, j’aurai apprécié les matières (surtout l’histoire).

    🙂

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